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Vue du large, Ouessant paraissait beaucoup plus petite qu’elle ne l’avait imaginée. Il était 22 heures et Marie Zeiter se tenait sur le pont du dernier navire de la journée effectuant la traversée. Le port devait être assez proche et la lune était déjà haute, mais les murs des maisons s’effaçaient sous le crachin froid de cet automne 99. Seule une petite bâtisse paraissait se dégager des autres. Une maisonnette située à flanc de falaise, surplombant l’abîme. Elle semblait isolée, abandonnée, comme mise à l’écart. Personne ne devait l’habiter. Elle apprendrait plus tard que les gens de l’île l’appelaient La maison de la folle.

A Paris, Marie avait loué une Volkswagen Polo blanche et était descendue à Brest. Elle avait entassé ses bagages à l’arrière, transportant presque tout ce qu’elle possédait. Plus rien ne la retenait là-bas, ni sentimentalement, ni professionnellement.

Elle remonta son col, le vent était glacial par moments.

Un vent froid qui vient de l’île.

Les lumières du port parvenaient enfin à traverser le rideau de brume. Perdue dans ses pensées, le voyage du continent à l’île ne lui avait finalement pas paru très long.

Les marins lancèrent les filins sur la digue et quelques minutes plus tard, la voiture était sur le quai. Les passagers descendirent du navire. Une dizaine. Certainement des habitants d’Ouessant travaillant sur le continent, se dit-elle. Le notaire lui avait appris que beaucoup d’îliens se déplaçaient par la navette. Autrefois, les îles bretonnes se trouvaient isolées et donc se comportaient en microcosmes plus ou moins indépendants selon les ressources. Mais depuis quelques années, les années 50, ces bouts de terre s’étaient ouverts au continent. Cependant, chaque habitant gardait en lui une âme îlienne, peut-être un peu rude, mais c’était la mer qui voulait cela.

Elle démarra et jeta un dernier coup d’œil à la navette. Etonnant, se dit-elle ce mince fil qui nous relie au reste du monde. Oh, bien sûr, il devait bien y avoir un hélicoptère ou un petit avion pour les cas d’urgence, mais ce bateau qui circulait chaque jour et ramenait avec lui son flot d’habitants et de nourriture, c’était comme un cordon ombilical, un lien avec la vie.

Les phares illuminèrent le panneau indiquant la direction de Loqueltas.

Elle se souvenait de sa surprise en apprenant qu’elle héritait de son oncle. Une maison sur Ouessant qui tombait du ciel. Un long séjour sur une île, à l’écart du monde, qui lui ferait le plus grand bien. La dernière frontière avant l’Atlantique et le plus loin possible des problèmes.

Par instants, l’autoradio semblait vouloir couiner quelques chansons, comme par magie, pour d’obscures raisons de faux contacts et de revêtement routier par endroits désastreux. Pas facile de remettre toutes ces choses là en état. Là encore, c’était la mer qui voulait ça. L’aiguille du réservoir s’agitait sur le F du cadran. Marie s’était empressée de refaire le plein en arrivant à Brest. Le pompiste avait rigolé en apprenant qu’elle allait se reposer sur Ouessant.

« Au début de l’hiver ? avait-il dit, vous n’avez pourtant pas une tête de marin.» Comme si lui, avait une tête de pompiste. Elle avait appris à ses dépens que beaucoup de gens cachaient leur vraie nature. Et en plus, il sentait la bière. Il lui avait filé un petit coupon pour gagner un de ces affreux petits nounours brun caca arborant la mention «J’ai fait mon plein chez Total et j’en suis fier.»

Dehors, le crachin s’était transformé en pluie battante. Les essuie-glaces grinçaient. La maison ne devait plus être très loin, elle se situait à 7Km de la baie du Stiff. Passé cette heure, les habitants semblaient rester chez eux car la route était déserte. Elle apercevait quelques maisons çà et là. Elle ouvrit sur le siège passager, à tâtons, le petit plan sur lequel le notaire avait pris soin de noter l’emplacement exact de la maison. Un coup de tonnerre. Elle réentendait la voix monocorde condescendante du notaire puis revoyait la route. La pluie fouettait le pare-brise. L’orage s’installait, grondant, énorme, démesuré pour la taille de l’île. Un monstre...

Tout à coup, les phares de l’auto avaient accroché quelque chose au milieu de la route, une forme humaine, petite. Marie avait braqué brusquement le volant à gauche, faisant une embardée sur le bas-côté, manquant d’envoyer la Polo dans le fossé, puis avait freiné, en bloquant les roues, glissant sur la route mouillée.

La voiture s’était immobilisée.



A suivre...