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Alan avait toujours été un enfant particulier. Il était installé à la table du salon, entouré de crayons multicolores et de papiers froissés, et s’occupait patiemment avec une grande attention à remplir de bleu la veste de marin d’un Donald de cahier de coloriage. Les traits bleus dépassaient largement, ce qui avait pour conséquence de l’énerver prodigieusement. Il leva la main et fixa l’horloge: 21H00. Maman n’allait pas tarder à rentrer.
Elle travaillait à l’unique pharmacie de l’île, à Lampaul et tous les soirs, elle ne revenait qu’après avoir vu tous ses patients, quelques personnes âgées isolées, sans famille pour prendre soin d’elles. Et ensuite, elle devait ranger les médicaments. Du moins, c’est ce qu’elle lui avait dit... A son âge, Alan avait déjà beaucoup appris sur les chemins tortueux sur lesquels se promènent les mensonges des grandes personnes. Et certaines d’entre elles le prenaient pour un anormal.
C’est ce que le docteur avait dit à papa qui l’avait répété à maman: votre fils est anormal. Alan avait tout entendu. Son bras droit continuait à dessiner tandis que ses yeux restaient plantés sur l’horloge. Anormal.
Pourtant, il y a quelques mois, il allait encore à l’école, dans la classe de Mademoiselle chin’chin’, surnommée ainsi à cause de son penchant pour la bouteille.
La première fois que c’était arrivé, le cours de mathématiques venait de commencer. Alan était assis au fond de la classe, parmi les dix élèves qui formaient l’effectif total de cette petite école primaire. Bien sûr, il chahutait un peu, bavardait pendant les cours. Seulement, ce Mardi, Mademoiselle chin’chin’ l’avait pris à rire avec Martin, son voisin de table.
- Est-ce la division que je viens d’inscrire au tableau qui vous fait tant rire, monsieur Axton ?
Monsieur Axton, lorsqu’on l’appelait ainsi, Alan s’imaginait dans le costume de son père, fumant un de ces gros cigares plus longs que sa main. En tout cas, cela signifiait que la punition n’était pas loin. Mademoiselle chin’chin’ l’avait fait se lever et venir au tableau, sur l’estrade, dos à la classe.
- Eh bien donnez-nous la solution maintenant.
Alan s’était tenu face au tableau pendant au moins deux minutes. Le genre de minutes extensibles, de celles qui vous laissent l’impression qu’elles dépassent largement les soixantes secondes ordinaires. 258 divisé par 2, c’était pourtant facile, il connaissait la réponse, mais sa langue refusait de s’animer. Une bête langue idiote qui restait collée à son palais.
Chaque détail de la situation s’était alors gravé dans son cerveau. Il se rappelait chaque seconde, le soleil qui dessinait des losanges sur le mur ocre sale et le grand tableau blanc. Les vieilles taches de feutre mal effacées. L’odeur. Les odeurs mêlées de marqueurs, de ce détergeant qui rendait le carrelage de la classe si glissant. Le parfum de Mademoiselle chin’chin’. Une eau de Cologne, maladroit stratagème pour dissimuler les effluves de mauvais vin. Et des sons. Les chuchotements derrière son dos, le tic-tac de l’horloge blanche au dessus du tableau et plus loin, le son des chalutiers sortant du port.
Et tout à coup, une vague odeur d’ail. Une odeur d’abord légère puis entêtante, qui s’élevait, enflait et se mettait à emplir toute la salle. C’est à cet instant que ça avait dû lui arriver. Alan se voyait ailleurs. Un jardin. Un jardin entouré de haies et lui au milieu. A ses pieds, le gazon fraîchement tondu. Et près des haies, des portails. Des ouvertures dans ces buissons, quatre au total. De vilains portails avec des grilles terminées par des fers de lance affûtés, menaçants, interdisant toute sortie. Derrière eux, des bruits lointains, un crissement, un chuchotement. Le bruit que fait un corps traîné dans l’herbe. Et soudain un éclat de rire, puis deux puis une multitude. Et enfin, le tableau face à lui, la maîtresse à côté de lui et la classe derrière lui. Avec tous ces enfants qui le montraient du doigt en riant.
- Ça va, Alan ? Tu vas bien ? Elle le tenait par le bras et le secouait.
- Oui, oui, bredouillait-il.
Tout ça avait duré sept minutes. Mais pour lui, il ne s’était rien passé, pas de trou, pas de jardin. Seulement cette odeur d’ail qui s’en était allée. Pourtant, du temps avait disparu, une faille dans l’esprit d’Alan. Il avait décroché pendant sept minutes de la réalité et tout le monde se moquait de lui. Mademoiselle chin’chin’ tentait sans y parvenir de faire revenir le calme dans sa classe. Ce qui les faisait mourir de rire, c’était cette tache qui s’élargissait sur le pantalon d’Alan, ne laissant aucun doute sur le fait que sa vessie elle aussi avait fait un voyage en dehors de la réalité.
Par la suite, ces absences s’étaient répétées sans qu’Alan en garde le moindre souvenir. Il n’avait pas mal. Il ne souffrait en fait que des railleries dont il était la cible. Et sur l’île, peu à peu, tout le monde s’était mis à le considérer comme un anormal.
21H15, la porte d’entrée s’ouvrit. Et Alan entendit Maman déposer son parapluie dans le hall.
- Je suis rentrée! fit-elle en accrochant son imperméable au grand porte-manteau de fer forgé qui occupait une bonne partie du mur.
Papa, lui, se trouvait dans son bureau.
Alan n’avait jamais vraiment su quel était son métier. Maquettiste avait-il entendu plusieurs fois. Il mettait en page les colonnes du quotidien L’écho des îles qui était édité sur l’île de Groix. Personne ne venait jamais le déranger durant son travail. Il passait toute sa journée dans son bureau, du côté est de la maison. Toute la famille y était interdite de séjour. Papa y faisait le ménage seul. Et bien sûr, cette pièce de la maison exerçait sur Alan une attraction irrésistible. Une fois, il avait tenté de regarder par le trou de la serrure, mais Maman était arrivée et l’avait sermonné sur la curiosité mal placée des petits enfants pas sages. Les petits enfants pas sages anormaux.
Grand-père vivait avec eux depuis trois mois. Il passait tout son temps devant la télévision. Il était arrivé depuis la mort de grand-mère. Maman n’avait pas voulu qu’il reste tout seul à Brest. Ça avait été durant un temps un motif de dispute entre les parents. Il ne fallait pas grand chose pour qu’une nouvelle bagarre se déclenche depuis la maladie d’Alan.
A cause de ses absences, Mademoiselle chin’chin’ avait demandé à monsieur et madame Axton de bien vouloir garder Alan à la maison, elle ne pouvait se permettre de perdre du temps à s’occuper d’un enfant anormal dans sa classe.
Maman l’avait traitée de tous les noms. Elle s’était brouillée avec la maîtresse, refusant que son fils soit rejeté ainsi. Le médecin était donc venu voir Alan et l’avait ausculté. Il avait diagnostiqué une maladie nerveuse probablement d’origine génétique. Il avait dit cela parce que l’oncle René était devenu fou, donc Alan allait devenir fou, voilà, c’est tout. Enfin bref, il l’avait déclaré anormal.
- Vous vous rendez compte ? Mon fils a absolument droit à une scolarité identique à celle des autres enfants.
Il n’avait rien répondu. Peut être que sur une petite île, il était impossible d’être une exception, qu’il n’y avait pas de place pour les bizarreries de la nature, ou qu’il était préférable de ne pas en parler.
Dès lors, des tas de rumeurs avaient circulé. Les bigotes le disaient même possédé et baissaient les yeux ou se signaient en passant devant la maison. Bertrand ne le supportait pas.
Bertrand, c’était le grand frère d’Alan. Au début, il l’avait protégé de son mieux. Il avait été jusqu’à écraser le nez de ce petit con de Martin qui n’arrêtait pas de se foutre du petit diable. On avait évacué Martin vers le CHU de Brest par l’hélicoptère des urgences. Tout cela avait resserré encore plus les liens entre les deux frères.
Malheureusement, Bertrand venait de terminer sa scolarité. Et au mois d’octobre, il avait obtenu un travail sur le continent. Un évènement catastrophique pour Alan.
Ça faisait deux semaines que Bertrand était parti travailler au chantier naval. Quant à Alan, on lui avait fait prendre un précepteur qui venait le voir à la maison une fois par semaine. Les autres jours, il suivait des cours par correspondance qui l’ennuyaient passablement.
- Tu vas ranger tes affaires, Alan et aller te brosser les dents avant de te coucher, dit maman.
Alan obéit. Il l’avait toujours fait. Mais ce soir, il allait passer outre les interdits, oui ce soir il allait s’amuser.
Comme un enfant normal.
Alan embrassa maman, puis grand-père et partit dans sa chambre. En pyjama, il se glissa dans son lit bien chaud, posa sa tête sur l’oreiller et remonta la couette par dessus lui. Il attendit ainsi sans dormir jusqu’à ce que papa sorte de son bureau.



A suivre...