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Philippe Axton tira les rideaux, geste machinal qu’il exécutait à chaque fois qu’il arrêtait de travailler. Il se leva et se dirigea vers la porte. Il se retourna, le doigt sur l’interrupteur et embrassa la pièce du regard. Il passait le plus clair de son temps ici. L’endroit représentait le vase clos de tous ses secrets. Des secrets que sa propre femme ignorait. Il sortit. Mentir était ce qui le gênait le plus. Le bureau demeurait fermé à clef durant son absence. Il fit glisser la clef sous le socle du vase qui se trouvait sur la sellette du palier. Au bout du corridor la chambre d’amis prêtée pour le moment à son beau-père, Louis Kermeur, était encore vide. Le vieux, considérait-il, passait trop de temps vissé au fauteuil de la salle-à-manger, le nez collé à l’écran de la télévision. Il y était encore à cette heure-ci.

Sa femme l’attendait dans la chambre située face à celle des garçons. Il poussa doucement cette porte et entra. Des jouets de toutes sortes se trouvaient accumulés près du coffre en bois. Au dessus du lit vide de Bertrand était accroché un poster à moitié déchiré. Alan était enfoncé dans son lit, les draps remontés par dessus sa petite tête. Philippe baissa un peu la couette, effleura d’un baiser le front d’Alan et murmura un court “bonne nuit”. Lorsqu’il arriva dans l’autre chambre, Eilen lisait.

Alan resta dans la même position, les yeux clos, durant au moins deux heures. Attendant fébrilement que ses parents soient couchés. Fébrilement était bien le mot, en fait, son coeur s’amusait à battre la chamade. Comme lorsqu’on s’apprête à faire quelque chose d’interdit...

Il glissa un pied sur le parquet.

Louis Kermeur s’était assoupi devant la télévision. La tête appuyée sur le dossier du fauteuil, il ronflait par intermittence. L’écran qui se trouvait face à lui continuait à passer l’énième rediffusion d’un vieil épisode de Dallas. Rien ne semblait pouvoir le tirer de ses rêves. Il allait encore passer la nuit dans le salon et se plaindrait le lendemain de ses maux de reins. Pourtant, quelques grincements de parquet provenant du premier étage l’obligèrent à ouvrir les yeux. Il regarda mollement sa montre et décida qu’il était assez tard pour qu’il puisse aller se coucher et être sûr de s’endormir. Il avait peine à trouver le sommeil une fois au lit. Ces habitudes d’insomniaque lui étaient venues lorsque, trois mois auparavant, sa femme était décédée. Un décès sans surprise puisque la pauvre souffrait depuis quelques années d’une forme cousine de la maladie d’Alzheimer. Un héritage de famille sans doute car son beau-frère aussi avait disparu à cause de ce truc là. Après une agonie de deux jours, elle était partie. Eilen, leur fille n’avait pas voulu qu’il reste seul et avait insisté pour qu’il accepte de venir vivre au moins quelque temps chez elle, sur Ouessant. Rien de dépaysant, lui-même y avait grandi avant de partir sur le front de la Seconde. Dès son arrivée, on l’avait laissé reprendre tranquillement ses petites habitudes. Tout ce dont il avait vraiment besoin était la chaleur de sa petite famille. Depuis, il passait beaucoup de temps à regarder la télévision, ça lui changeait les idées et faisait enrager son gendre. Double bénéfice; il n’aimait pas énormément Philippe. C’était le seul qui restait distant envers lui. Envers tout le monde, d’ailleurs. Il se leva péniblement. La télécommande glissa. Il la retint juste avant qu’elle n’atteigne le sol et ne s’éventre.
- Toujours de bons réflexes, le pépé, murmura-t-il.
Il la déposa sur le petit guéridon orné d’un napperon de dentelle. Là-haut, le parquet grinçait encore. Ça venait du bureau de Philippe, des bruits de pas. Étonnant , parce qu’à cette heure-ci, généralement, tous les occupants de la maison dormaient depuis longtemps.

Il comprit ce qui se passait avant même d’avoir atteint les dernières marches de l’escalier. La porte de la chambre d’Alan était entrouverte.

- Fripouille... pensa-t-il.

Doucement, sur la pointe des pieds, il traversa le palier. Un rai de lumière filtrait sous la porte du bureau. Le petit gredin s’était relevé afin d’assouvir sa curiosité. Louis se réjouissait à l’idée de surprendre son petit-fils en flagrant délit. C’était comme un jeu, comme les enfants se courent les uns après les autres, tentant d’échapper à celui qui a été désigné pour être le loup. Il tourna la poignée. La porte ne s’ouvrit pas mais soudain se mit à trembler sur ses gonds. Le rai de lumière qui passait dessous parut s’intensifier. Des milliards de particules de poussière volaient, éclairés par cette chose inquiétante. Paniqué, Louis plaqua ses mains sur la porte. Il semblait que la lumière envahissait la pièce à tel point qu’elle tentait de s’échapper par la serrure, par le chambranle, partout où elle pouvait passer. N’y tenant plus, il oublia de rester silencieux.

Il cria.



A suivre...