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Tout s’était arrêté. Philippe, à genoux, ramassait les feuilles qui, quelques secondes avant, envahissaient le bureau. Des rapports, des lettres administratives. Certaines portant une estampille récurrente.

- Sortez tous d’ici, dit-il calmement.
- Mais que s’est-il passé ? demanda Eilen qui tenait encore Alan dans ses bras. Philippe se releva, contenant alors difficilement la colère qui montait en lui.
- Ce qui s’est passé, c’est que ce petit con a voulu mettre son nez là où il ne fallait pas.
Alan éclata en pleurs.
- Regarde ce que tu fais! gronda-t-elle. Alan regardait son père, les yeux écarquillés, les larmes ruisselant sur ses petites joues, comme il aurait pu regarder un total inconnu.
- Je suis désolé, je ne voulais pas le faire chialer. Maintenant, sortez de mon bureau, je dois remettre un peu d’ordre... fit-il en leur tournant le dos.
Il referma la porte derrière eux, sans pouvoir la verrouiller. La serrure était hors d’usage. Il devrait la remplacer, au risque de voir un autre membre de la famille se montrer trop curieux. Et de toute façon, ils étaient tous contre lui. Dieu savait pourtant combien son secret lui pesait. Il aurait aimé pouvoir tout leur raconter.

Tout ça avait commencé durant son service militaire.
On l’avait envoyé à l’île longue, une base de sous-marins nucléaires située à sept mille de Brest. Au vu de ses diplômes en psychologie, on l’avait placé dans un service de tests de comportements sur des marins qui restaient longtemps en plongée. Il avait commencé par passer un mois enfermé dans l’un de ces cercueils d’acier sans aucune préparation préalable. Il y avait ressenti toute la pression de l’enfermement. Les esprits qui s’échauffaient, le manque de tolérance envers les autres qui grandissait au fur et à mesure que les jours s’accumulaient. Il avait, avec ses camarades de jeu, appris à côtoyer les limites du supportable. Ensuite, il avait intégré l’équipe de recherche et travaillé sur divers projets concernant les effets du manque de sommeil sur le mental des marins. Il avait fait une erreur, une seule. Un gradé trop pressé avait commandé l’essai d’un produit sur un cobaye. L’ordre avait suivi la hiérarchie, et la malchance avait voulu que ce soit lui qui fasse la piqûre. Ça lui avait coûté la liberté, et le soldat sur lequel avait été testé cet anti-dépresseur était décédé. Et puisque l’armée n’était pas censée effectuer ce genre d’expériences, ce fut lui qui en porta la responsabilité. Le haut commandement avait fermé les yeux et étouffé l’affaire. Les médias furent tenus à l’écart et Philippe avait été libéré. Un service qu’il devrait payer un jour ou l’autre. Une tache dans sa carrière qui n’apparaîtrait jamais nulle part, toutes les équipes demeurant sur l’île longue étant tenues au secret. C’est à cette époque, qu’au cours d’une permission, il avait rencontré Eilen. Elle était issue d’une famille de quatre enfants. Il l’avait connue lors d’une soirée donnée chez des amis communs. Tout s’était déroulé très vite. A peine sorti de ses obligations envers l’état, il avait appris qu’Eilen était enceinte. Il l’avait donc épousée et huit mois plus tard naissait Bertrand. Ils avaient décidé d’aller vivre sur Ouessant, où était né son beau-père. Le vrai bonheur avait duré deux ans. Il avait réussi à décrocher un emploi de maquettiste sur l’île de Groix. Au début, il devait effectuer le voyage Ouessant-Groix presque tous les jours. Mais, peu à peu, avec l’arrivée du Net, il avait pu se permettre de rester à la maison.
Sa vie s’organisait parfaitement. Il travaillait régulièrement et pouvait à loisir garder du temps pour voir grandir son fils. Eilen était devenue l’infirmière de l’île et s’occupait aussi de la pharmacie.
C’est un vendredi que les services de la DST avaient pris contact avec lui.

Il avait dû se rendre à Paris pour le week-end. Pour sa femme, il se rendait comme chaque année au salon du livre. Là bas, on lui avait confié une mission. On la lui avait plutôt imposée, le menaçant de révéler son passé trouble à la justice. Il aurait tout fait pour éviter cela, il tenait trop à Eilen et Alan pour leur faire du mal. Il décida donc de mentir. Il quitta son poste de maquettiste pour passer dans l’ombre des services secrets, une bien étrange transition dont personne n’aurait jamais connaissance. Ça durait depuis quatre ans, maintenant. Lui-même ne savait pas ce qui s’était produit avec Alan. Qui sait ce qu’il avait pu découvrir, et quel programme il avait ouvert. Pour répondre à ses interrogations, il devait chercher quelle avait été la dernière opération réalisée.
Sur l’écran vert, une suite de chiffres incompréhensibles apparut.
- Qu’est-ce-que c’est que ça... Il saisit quelques formules destinées à relancer le programme. Une page grise. Puis l’estampille présente sur les documents ramassés.
- Chiotte...
- Une partie du réseau externe? Il devait forcément y avoir une erreur dans le programme pour que n’importe qui puisse entrer au moins une fois dans cette impasse. Mais le fait était là, Alan avait fait n’importe quoi et avait activé toute cette merde. Un compte à rebours de cinq secondes commença en haut à droite de l’écran. Si cela s’était déroulé ainsi la première fois, Alan n’aurait pas déclenché tous ces évènements. Philippe ne connaissait pas le code d’accès et il était inutile de reproduire la tempête qui les avait tous tirés du lit. Un mot semblait s’inscrire sur l’écran, en surimpression. H...E...C...A...
A zéro, le compteur électrique de la maison sauta, émettant une décharge bleuâtre, grignotant les fils d’alimentation. Toutes les pièces se trouvèrent plongées dans l’obscurité.
- Tout va bien ?
Eilen venait d’ouvrir la porte et se tenait encore dans le couloir, dans l’ombre. D’ailleurs, il le remarquait maintenant, les ombres envahissaient tout le bureau, inquiétantes, comme une armée aux aguets. Il ne lui répondit pas. Une fine pellicule de sueur froide s’était formée sur son front. Il détestait cela. Eilen avait quelque chose de changé, d’inhabituel.

Elle se tenait dans l’ombre et...tenait un fusil!

A suivre ...