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Louis termina son café et se leva.
"Maintenant, assez de temps perdu, je vais appeler la gendarmerie."
Marie lui indiqua le téléphone et revint au salon, bouleversée. Qu’est ce qui pouvait bien avoir provoqué cela chez les Axton ? Une telle querelle de ménage ne pouvait apparaître si soudainement. De toute façon, lorsque Louis aurait terminé de raconter son histoire à la police, il faudrait retourner là-bas, et peut-être discuter avec Philippe, le raisonner. Marie n’avait pas conscience du degré de violence qui s’était déchaîné ce soir dans cette famille d’apparence banale. Cependant, elle avait appris toute petite à vivre avec le caractère difficile de parents sans cesse en conflit.

Alan dormait sur le sofa. Elle se souvenait qu’à son âge, elle était venue passer des vacances, ici, chez son oncle. A cette époque, ses parents étaient en plein divorce. Sa mère avait décidé qu’il était mieux pour ses deux filles qu’elles se trouvent loin de toutes les tracasseries qu’engendre ce genre de situation. Elle souhaitait mettre Marie et Cécile à l’abri. Elle les avait donc menées à Ouessant. Le flot de souvenirs de cette première visite avait été libéré par la petite balançoire. Sur le chemin qui les avait conduites à la propriété, les deux soeurs n’avaient cessé de s’inquiéter. Le vieil oncle avait pour elles des aspects de revenant. Elles l’avaient imaginé pareil à la vieille sorcière s’apprêtant à croquer Hansel et Gretel. Vêtu d’une grande cape noire, il leur aurait donné la chasse à travers toute l’île et aurait fini par les faire rôtir dans ce grand chaudron qu’il cachait certainement au fond de son manoir. Le pauvre homme n’avait pourtant rien d’un ogre. Il avait vécu comme un ermite, certes, mais personne ne le considérait en reclus. Il était très apprécié par tous les iliens. Il avait développé dans les années cinquante une petite entreprise de pêche et possédait trois quatre bateaux . Une fois à la retraite, il s’était retranché dans sa maison. Il avait rarement quitté l’île et ne s’était jamais marié. Son seul bien se résumait alors à cette maison. Contrairement à leurs craintes, Cécile et Marie s’étaient senties très proches de lui. Leurs inquiétudes disparues, elles s’étaient amusées tout l’été. La séparation fut finalement difficile lorsque deux mois plus tard, leur mère était revenue les chercher. Elles n’avaient jamais revu l’oncle, mais s’étaient rapprochées. Depuis lors, sa soeur l’avait toujours épaulée dans l’adversité. Cécile venait de se marier.
L’île n’allait peut-être lui attirer que de nouveaux ennuis. Une fois cette affaire réglée, elle laisserait Louis Kermeur et son petit fils reprendre leur vie; elle pourrait même commencer sa petite thérapie personnelle. La solitude et le repos.
Elle prit place face à Alan dans un fauteuil semblant dater d’un autre siècle, cependant très beau et très confortable.

Elle regarda l’enfant. Il semblait terriblement fragile, ses doigts étaient si fins, et, dans le tissu sombre, son petit visage s’effaçait pour n’être plus qu’un ovale blanchâtre. Un détail n’allait pas dans cet ensemble parfait. Ses yeux. Ses yeux étaient ouverts. Il devait dormir et pourtant, il semblait fixer le néant.

A suivre...