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Incroyable! De toute évidence, ce petit était épileptique. Marie s’était levée et avait secoué l’enfant sans obtenir une seule réaction de sa part. Il restait figé. Elle connaissait ce comportement. Dehors, la vieille balançoire couinait doucement.

Lorsqu’elles étaient arrivées, autrefois, Cécile se l’était appropriée. C’était leur oncle qui leur avait appris à vivre en harmonie et à tout partager. Lorsque l’une s’amusait, l’autre poussait sur la petite planche de bois de la balançoire. Ainsi, durant cet été formidable, s’étaient-elles relayées tour à tour, riant et criant à tue-tête. De temps en temps, pourtant, Cécile avait été obligée de jouer seule. Marie gardait la chambre à cause de cette saleté de maladie. Elle l’avait toujours eue, à plus ou moins faible intensité. A cette époque, déjà, le traitement avait commencé, et chaque jour, à la même heure, elle devait recevoir une piqûre d’anti-épileptique…Gardenal. Aujourd’hui encore, Marie se soignait régulièrement, à plus petites doses. Ce comportement de zombie lui était donc familier. Chez elle, les crises d’épilepsie engendraient une perte momentanée de l’usage de son bras gauche. Dans le cas d’Alan comme dans le sien, il s’agissait d’une forme répandue de la maladie, appelée le petit mal, un problème neurologique qui surgissait principalement durant l’enfance. C’était sans conséquence sur sa vie d’adulte, à condition d’être suivie par un médecin et de prendre ce traitement qu’elle haïssait. Il la faisait passer pour une droguée aux yeux de ceux qui l’apercevaient effectuer son rituel. Les crises avaient duré jusqu’à ses vingt trois ans. Ensuite, la maladie s’était stabilisée et le traitement avait été réduit à quelques pilules, de nouveaux anti-épileptiques qui permettaient d’éviter les effets secondaires qu’engendrait le gardenal. Visions, fatigue. Depuis quatre ans, donc, elle se sentait plus libre. Mais elle savait au plus profond d’elle même ce qu’Alan devait éprouver en ce moment.
En quelques secondes, le petit reprit conscience. Il revenait de son étrange jardin. Il vit Marie penchée sur lui et se sentit en sécurité. Marie lui sourit à son tour et posa la main sur la joue de l’enfant.
- Tu peux dormir, Alan, ton grand-père est ici et tout va bien se passer.
Elle connaissait l’état de lassitude dans lequel vous laissait une crise. Elle jeta un coup d’oeil à sa montre. Louis était au téléphone depuis un bon moment. C’est à cet instant que dans une autre pièce, le grand-père si doux et gentil venait de briser le cadre et quelques souvenirs de l’Oncle. Le son éclatant du verre parvint jusqu’à Marie.

- Tout va bien ? dit-elle en se dirigeant vers la bibliothèque.
Louis ne semblait pas répondre. Elle avança dans le couloir. À gauche se trouvait un petit débarras dans lequel son Oncle entreposait des tas de vieilleries. L’une d’entre elles avait pu tomber et se briser. La maison abritait aussi un grenier, mais le pauvre homme, à la fin de sa vie, était incapable de grimper là-haut. Le seul moyen d’y accéder était une échelle de bois qu’il fallait poser au bord de la trappe. Entreprendre d’y monter aurait été un moyen sûr pour se rompre le cou.

À droite, le bureau qui contenait l’énorme bibliothèque. La lumière était éteinte. Seule une petite lampe projetait sa faible clarté sur le rayonnage de livres.

- Vous êtes là, monsieur Kermeur ?

Elle actionna l’interrupteur de la pièce sans succès. La pénombre du bureau déclencha un frisson qui parcourut son dos, des reins à la nuque. Elle avança et remarqua le combiné du téléphone, posé sur la murette. Elle le porta à son oreille. Il n’émettait pas les bip-bip-bip auxquels elle s’attendait. Elle le remit en place.
Un souffle.
Elle se retourna, fouillant du regard les recoins sombres. Rien. Bien sûr, aucune raison d’avoir peur.

Elle s’apprêtait à éteindre la lampe et sortir lorsqu’elle remarqua la position étrange du fil de connexion du téléphone. En l’examinant de plus près, il avait bel et bien l’air débranché. Elle s’accroupit le long de la murette et chercha du bout des doigts la prise qui se cachait derrière le bureau Empire. Il bougea. Elle le repoussa encore un peu, l’écartant péniblement du mur. La prise était là, dans l’ombre. Les fils dénudés, arrachés sortaient du bloc resté enfoncé dans la fiche. Soudain, une lueur s’agita lentement sur le mur, face à elle. Elle eut le temps de comprendre que c’était un reflet, elle eut le temps de comprendre que c’était la lampe qui le causait. Mais elle ne sut pas quoi penser lorsque la machette s’abattit sur elle. Le grand-père s’était caché derrière la porte et avait surgi alors que Marie lui tournait le dos. Elle évita le coup de justesse. La lame ripa le long de la manche de sa veste. Le lin se gorgea de son sang. L’entaille la brûla immédiatement. La machette termina sa course fichée dans le rebord de la murette. Le bois la retint suffisamment longtemps pour que Marie puisse se dégager, se relever et envoyer un coup de coude dans le ventre du vieil homme qui se plia en deux. Elle courut vers la porte, trébucha et se releva à nouveau. Louis, roulant des yeux affolés, tentait de retirer la machette prisonnière. Il venait d’y parvenir lorsque Marie referma la porte derrière elle. Au passage, elle avait retiré la clef qui se trouvait à l’intérieur de la pièce. Elle boucla le grand-père dans le bureau. Elle s’adossa au mur, tremblante. La machette traversa deux fois le bois.
- Rendez-moi mon petit-fils, hurlait-il. Il donnait des coups, et la porte, fragilisée par les assauts de la machette commença à céder. Marie courut prendre Alan dans ses bras. La porte tombait en morceaux rapidement. Louis trébucha en passant à travers, se cognant l’épaule dans le mur. Il était complètement hystérique.
- Rendez-moi Alan...siffla-t-il entre ses dents, fixant Marie.
Elle protégea le petit, qui se cachait le visage sur sa poitrine. Jamais elle n’aurait dû faire confiance à ce vieil homme. De toute évidence, il ne lui avait raconté que des mensonges. D’un coup de pied, elle poussa la table basse qui se trouvait à côté du canapé. Elle ne retarda pas vraiment la réaction de Louis, mais cela lui permit de sortir la première et de courir vers la voiture. Lorsqu’elle s’installa au volant après avoir assis Alan sur l’autre siège, le vieux fou se trouvait déjà devant la véranda, la machette à la main, luisante, malsaine. La pluie continuait à tomber en bruine. Marie s’y reprit à deux fois, mais le moteur démarra. La nervosité faisait trembler ses mains. Ça et la blessure de son bras gauche qui semblait avoir cessé de saigner. Elle accéléra, dérapant sur les gravillons. Louis atteint au dernier instant le capot de la Polo. Il réussit à donner un dernier coup de machette, au beau milieu de la calandre puis fut projeté sur le gravier. Marie le vit dans le rétroviseur se redresser aussitôt, du sang coulait en minuscules filets sur son visage et il la regardait.

A Suivre...